Le coupable idéal
Qui ne connaît pas l’expression « bouc émissaire » ? Aujourd’hui elle désigne celui qui paie pour les autres. Plus précisément, le bouc émissaire est un individu ou un groupe désigné pour être un déversoir.
CELUI QUI PAIE POUR LES AUTRES
Émile Durkheim, grand sociologue du 19e siècle, a clairement identifié le fait que nommer un bouc émissaire dans une société servait à réguler la cohésion et la paix sociale. Il a observé que, naturellement, l’humain, lorsqu’il est en posture d’impuissance ou de tension, cherche un responsable qu’il peut accuser de ses maux. Cela lui permet de soulager son ressenti, alors même que le bouc émissaire est partiellement ou totalement innocent. Citons, par exemple, la persécution des juifs pendant la peste noire qui a sévi en Europe au 14e siècle, accusés d’en être responsables.
Aujourd’hui encore cette pratique est courante, puisqu’on la retrouve notamment dans le harcèlement scolaire ou professionnel. Plus largement, dès que survient une crise politique ou sociale, on cherche à identifier le fautif pour qu’il paie ses fautes.
CHASSÉ DANS LE DÉSERT
Le grand public ignore souvent que l’expression « bouc émissaire » a une origine biblique remontant à plus de 3000 ans. En effet, le livre du Lévitique au chapitre 16 nous dit qu’au jour du Grand Pardon (Yom Kippour), le grand prêtre des Hébreux accomplissait un rituel pour purifier le peuple de ses fautes. Deux boucs étaient alors choisis : par tirage au sort, l’un était sacrifié à Dieu tandis que l’autre endossait le rôle de bouc émissaire. Le souverain sacrificateur posait ses mains sur sa tête et confessait-transférait sur lui toutes les fautes et transgressions des Israélites, le bouc devenant ainsi le dépositaire/déversoir de tous les péchés d’Israël. L’animal était ensuite chassé dans le désert, emportant avec lui le poids des fautes de ce peuple. Ce rituel permettait aux Hébreux d’extirper le mal de la communauté en le transférant sur un bouc, qui était dès lors exclu. C’est ainsi que le peuple obtenait sa purification.
LE CHÂTIMENT QUI DONNE LA PAIX
Le lecteur avisé de la Bible aura certainement fait l’analogie entre ce qui a été écrit plus haut et l’image du serviteur souffrant que nous trouvons chez le prophète Ésaïe au chapitre 53. Celui sur qui « la faute retombe », celui que l’on « méprise », que l’on « rejette », celui que l’on « considère comme étant frappé de Dieu ». Nous retrouvons là tous les éléments propres à un bouc émissaire et jusque dans sa fonction : « Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui » (És. 53.5). René Girard, auteur du livre Le bouc émissaire, précise que la fonction d’un bouc émissaire, une fois toutes les fautes transférées sur lui et son élimination du champ de vision, était de permettre à la collectivité ou à l’individu de retrouver la paix.
L’ULTIME BOUC ÉMISSAIRE

Crédit : Maxime Agnell
Nous retrouvons dans les évangiles la figure du bouc émissaire en la personne de Jésus. Ils ne cessent de nous révéler son innocence, reconnue même par Ponce Pilate, sans que cela n’empêche qu’il soit victime : ses adversaires feront tout pour en faire un coupable, c’est-à-dire un bouc émissaire.
Saisir que Dieu — dans sa grâce et sachant que l’humanité cherchera toujours un bouc émissaire pour exorciser sa violence — choisit de devenir lui-même ce bouc émissaire pour nous sauver, est fondamental. Aujourd’hui encore, je suis appelé à transférer sur Jésus tout ce qui potentiellement pourrait faire que je cherche un bouc émissaire ailleurs, au risque de faire payer à quelqu’un une faute qu’il n’a pas commise. Christ est mort pour nous, il s’est chargé de nos fautes.
« Quand Aaron a terminé la cérémonie de purification du lieu très saint, du reste de la tente de la rencontre, et de l’autel, il fait amener le bouc encore vivant. Il pose les deux mains sur la tête de l’animal et énumère sur lui tous les péchés, les désobéissances et les fautes des Israélites, afin d’en charger la tête du bouc. Ensuite il l’envoie en plein désert, sous la conduite d’un homme désigné à cet effet. Le bouc emporte ainsi tous les péchés d’Israël dans un lieu aride. » (Lévitique 16.20-22)

