Comment lutter contre le mal dans le monde ? Une prédication de Marie-Noëlle von der Recke

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Cette prédication, apportée à l’Eglise mennonite de Châtenay-Malabry en juin 2016 et portant sur la parabole de l’ivraie et du bon grain (Mt 13), a reçu le prix Menno Simons 2016. A découvrir… Mieux vaut tard que jamais ! La prédication propose une manière évangélique de regarder le monde et de s’y engager.

Le texte que j’aimerais vous inviter à méditer aborde une question qui se pose inévitablement à tous les chrétiens, et à vrai dire à tous les humains. Comment lutter contre le mal auquel nous sommes confrontés ? Qu’il s’agisse de nos luttes intérieures personnelles, de relations difficiles dans la famille, de dommages subis de la part d’un voisin, ou de politique mondiale, nous nous posons tous un jour ou l’autre cette question. La crise mondiale actuelle, et surtout celle du Moyen Orient avec ses retombées jusque chez nous, nous confronte à cette question de manière aigüe.

Je vous invite à lire un texte où Jésus lui-même nous éclaire à ce sujet. Je l’ai choisi parce que chaque fois qu’il est question, dans les nouvelles, d’interventions dans des situations de crise, ce texte me vient à l’esprit.

Lisons dans l’Evangile selon Matthieu au chapitre 13, les versets 24 à 30.

Les paraboles de Jésus sont des images qui révèlent et cachent tout à la fois les vérités du Royaume. Contrairement à des sentences dogmatiques ou à un théorème mathématique, elles n’essaient pas de tout dire ou d’épuiser un thème dans une formule sur laquelle on ne revient pas. On n’en saisit le sens que si on est en chemin avec Jésus, si on est prêt à entrer dans la logique, dans l’esprit et dans le mouvement du Royaume qu’il annonce.

Ici, l’image utilisée évoque ce que tous les jardiniers et paysans redoutent. De la mauvaise herbe pousse avec la bonne, et la question se pose : faut-il nettoyer le champ le plus vite possible pour obtenir une bonne récolte ? Est-ce que la mauvaise herbe va prendre le dessus sur la bonne et l’étouffer ? La réponse du propriétaire du champ est claire : non, mieux vaut, pour faire le tri, attendre la moisson.

Regardons le texte de plus près.

– Au départ, de la bonne graine a été semée.

– Ce n’est pas le maître qui a semé la mauvaise graine, comme se le demandent ses serviteurs, c’est un ennemi, et ce, « pendant que les hommes dormaient ».

– La mauvaise graine, en grec, s’appelle zizania. C’est le mot qui a donné le terme français de zizanie. (= discorde) La particularité de cette graine est qu’il est très difficile au départ de distinguer sa plante de celle du blé. Ce n’est que plus tard, lorsqu’elle a complètement poussé qu’on voit très nettement la différence. Quand le blé a grandi et est encore vert, cette zizania est devenue noire et empoisonnée.

– Les serviteurs du propriétaire voudraient intervenir, arracher la zizania, mais le maître les en empêche pour trois raisons : 1. Cela risquerait de déraciner aussi les bonnes plantes, car les racines sont probablement intriquées les unes dans les autres. 2. Le moment de la séparation entre le bon grain et l’ivraie, comme la plupart des traductions appellent la zizanie, ce sera le temps de la récolte. 3. Ce ne sont pas les serviteurs qui veulent arracher la mauvaise graine qui en seront chargés. D’autres serviteurs recevront les ordres du maître au moment voulu.

Quelle doit être notre attitude face au mal, sous toutes les formes qu’il prend ?

Il y a plusieurs mois, un journaliste qui parlait de la crise syrienne a dit à la radio qu’il est bien difficile, dans cette situation, de séparer le bon grain de l’ivraie. En disant cela, il a indiqué – probablement sans le savoir – que cette parabole est une excellente clé de lecture pour déchiffrer ce qui se passe dans cette crise qui dure jusqu’à aujourd’hui et dans les autres qui nous préoccupent. Cette parabole peut nous aider à la comprendre et à la lire dans la perspective du Royaume, elle peut nous aider à nous situer par rapport aux options prises par les différentes parties impliquées et entre autres par nos gouvernants.

Dans la suite de Matthieu 13, il est dit que le propriétaire du champ est Dieu lui-même et que le diabolos, le calomniateur, est l’ennemi qui a semé la zizanie. Ceci est un premier indice pour notre discernement : le mal existe, il est une réalité palpable. La confusion créée par la calomnie et le mensonge des uns et des autres est un symptôme typique du mal qui se déchaîne et cherche à détruire la vie que Dieu veut voir grandir et s’épanouir : c’est exactement ce que nous voyons se passer en Syrie, en Irak et en Ukraine. La situation est inextricable ! La confusion la plus totale règne ! Le mensonge et la violence sont rois. Qui sont les coupables ? Les séparatistes russophones, les Ukrainiens, les Russes? Le dictateur Assad qui a entre autres libéré des islamistes pour se débarrasser de son opposition ? Les militaires déserteurs de son régime qui ont transformé un mouvement d’opposition non-violente en lutte armée ? Le soi-disant état islamique ou les Etats-Unis qui ont créé les conditions du chaos en Irak ? Les états qui soutiennent l’état islamique? Comment démêler le vrai du faux ?

Notre parabole contient une première réponse à cette réalité, et elle est à la fois paradoxale et encourageante : oui, le mal existe, oui la confusion est à son comble, mais c’est un Dieu d’amour qui est le maître de l’histoire et qui veut la mener à bien. En refusant de faire éradiquer la mauvaise herbe, il affirme que son projet pour le monde n’est pas en danger ! Il faut le laisser grandir sans craindre les adversités qu’il rencontre. Le premier message de cette parabole est un appel que nous retrouvons à plusieurs reprises dans les discours de Jésus : ne vous inquiétez pas ! Le témoignage des chrétiens syriens en ce moment reflète exactement cette attitude. Je suis particulièrement impressionnée, chaque fois que je lis les lettres de nouvelles  du monastère de Deir Marmusa, au Nord de Damas, de la confiance inébranlable en Dieu qui émane de leurs paroles, et du travail de reconstruction qu’ils font infatigablement, malgré tous les malheurs qui se sont abattus sur eux ces derniers mois.

Le deuxième enseignement de ce texte est qu’arracher la mauvaise herbe trop tôt risque de mettre la récolte en danger. Prétendre pouvoir affirmer qui est mauvais et qui est bon est très risqué. Ce risque, nous le prenons chaque fois que nous portons un jugement sur quelqu’un. Nous avons si vite fait de désigner les coupables, que ce soit dans nos relations proches ou sur la scène politique. Nous croyons si facilement être du bon côté de la barrière, surtout nous Occidentaux et surtout nous chrétiens.

Les méchants, ce sont toujours les autres, n’est-ce pas ? L’histoire humaine et l’histoire de l’Eglise sont pleines de ces idées simplistes : la chrétienté s’est lancée dans les croisades du Moyen-Age avec la conviction d’obéir à Dieu. Depuis, bien d’autres croisades ont eu lieu, avec ou sans motif religieux. Et notre époque n’a guère changé de ce point de vue. Eliminer les tyrans qu’on avait d’abord adulés et dont on avait toléré les exactions est devenu de plus en plus fréquent.

Malheureusement en éradiquant ces personnages manifestement détestables (notez le terme éradiquer : arracher la racine !), on n’a pas enrayé le mal : Sadam Hussein, Bin Laden et Muhamar Kaddafi sont morts, mais la situation en Irak et en Afghanistan est catastrophique et la Lybie est devenue une plateforme du terrorisme et de la prolifération des armes dans tout le Nord de l’Afrique, pour ne prendre que quelques exemple de ces dernières années. Notre texte nous invite non seulement à ne pas nous inquiéter, il nous dit aussi : ne jugez pas avant le temps ! Ne prétendez pas trop vite tout savoir, ne partez pas en croisade contre l’un ou l’autre en pensant qu’il est la cause de tous les maux et que s’il est éliminé, tout va s’arranger. La parabole de Jésus est une leçon d’humilité.

Le troisième enseignement de cette parabole est qu’au moment voulu, Dieu lui-même donnera le signal du tri entre les bonnes et les mauvaises plantes. Et ce seront d’autres serviteurs (il est parlé des anges dans la suite du chapitre) qui feront ce tri. L’image de la moisson est une image du jugement. Dans la Bible, le terme « jugement » a le sens du jugement final, à la fin des temps, mais aussi celui du gouvernement de Dieu. Nous entendons ici une troisième injonction : mettez votre confiance dans le maître de l’histoire ! Laissez Dieu avoir le dernier mot ! Autrement dit : « Ne vous prenez pas pour Dieu ! » Encore une leçon d’humilité.

Les trois injonctions de Jésus : ne vous inquiétez pas, ne jugez pas avant le temps, mettez votre confiance dans le maître de l’histoire posent le fondement de ce que j’aimerais appeler une spiritualité de la non-violence évangélique. Si nous voulons témoigner de la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence, il faut que nous nous exercions à pratiquer cette attitude-là au quotidien. C’est nécessaire parce que cela ne va pas de soi : le mal nous rend fébriles, nous sommes tentés régulièrement de nous lancer dans des croisades contre ceux qui le font et nous avons tendance à nous fier en nos propres solutions. Il nous faut apprendre à ne pas être inquiets, apprendre à ne pas juger avant l’heure, apprendre à faire confiance dans Celui qui est meilleur juge que nous de nos actions et de celles de tous les humains.

Mais alors, diront certains, que faire face au mal ? Il y a trop de situations intolérables dans notre monde ! Nous ne pouvons pas nous croiser les bras et ne rien faire ? Nous ne pouvons pas nous faire les complices du mal en laissant des milliers de personnes innocentes subir l’injustice et la violence ?

La parabole de Jésus sur le bon grain et l’ivraie n’est pas une invitation à ne rien faire en attendant le retour du Seigneur. Elle pose le fondement spirituel sur lequel nous pouvons construire notre engagement auprès des victimes de la violence. Si elle nous met en garde contre la tentation de prétendre pouvoir éradiquer le mal, tentation à laquelle la plupart des politiciens ne savent pas résister, c’est d’abord pour nous éviter de suivre une fausse piste. Ceci dit, l’Evangile tout entier nous met marche à la suite de Jésus pour être ses témoins dans ce monde où le mal ne peut être éradiqué.

Je voudrais souligner trois manières dont nous pouvons être de tels témoins.

1. Notre texte dit que la mauvaise graine a été semée « pendant que les hommes dormaient ». Les disciples de Jésus, les citoyens du Royaume sont des gens réveillés, des gens attentifs à ce qui se passe. Des gens qui s’intéressent au destin de l’humanité. Notre monde a besoin de personnes vigilantes, sensibles. La prière est l’activité qui découle de cette vigilance. Nous nous informons et nous apportons à Dieu toutes ces questions qui nous tourmentent, afin de les lui confier et de lui demander de nous aider à y faire face. Les serviteurs troublés se demandent même si c’est Dieu qui a planté de la mauvaise herbe… Les doutes les envahissent comme ils nous envahissent face au mal. Mais le propriétaire est là pour les éclairer.

2. Fondés sur notre assurance et notre confiance en Dieu, nous ne sommes pas appelés à éradiquer le mal, mais bel et bien à lui résister, comme le dit Ephésiens 6.11 et 13. Nous ne sommes pas appelés à arracher le mal du monde par la force, mais à tenir debout face au mal. Nous sommes appelés à nous opposer à toute forme de mal et de violence que nous rencontrons. Nos pères anabaptistes ont souvent payé de leur vie ce refus qui leur paraissait si évident. Aujourd’hui, cette opposition peut prendre de nombreuses formes, cela va de la lettre de protestation au gouvernement contre la guerre, à l’objection de conscience au service armé (plus en France). La communauté dans laquelle je vis en Allemagne s’engage depuis des mois par exemple dans une campagne contre la production et la vente d’armes par l’Allemagne. Demain et les jours prochains, des chrétiens seront parmi ceux et celles qui protesteront contre le marché de la mort à Eurosatory. Chaque communauté devrait se poser la question : dans quel domaine devrions-nous dire ainsi « non », devrions-nous résister ?

3. Celui qui raconte la parabole du bon grain et de l’ivraie est aussi celui qui annonce et incarne la venue du Royaume. Nous sommes appelés au service de la bonne semence, nous sommes appelés à être nous-mêmes cette bonne semence que Dieu met dans le monde. Le grand « oui » de Dieu à la vie et à la vie en abondance, nous en sommes porteurs et messagers. Pour que le monde sache que Dieu veut la vie, ceux qui le connaissent doivent rayonner de cette vie, la répandre autour d’eux. Jésus n’a pas arraché par la force le mal que représentait l’occupation romaine comme certains de ses disciples l’auraient souhaité : il a planté des graines de Royaume de Dieu en guérissant les malades, en relevant les marginaux en annonçant de bonnes nouvelles aux pauvres. Les graines de Royaume doivent être fortes pour ne pas se laisser étouffer par les mauvaises herbes. Si Jésus nous rassure en nous disant que la bonne semence ne manquera pas de donner une bonne récolte, s’il insiste sur le fait que le Règne de Dieu est en train de s’établir, malgré les manœuvres de son adversaire ; il nous invite en même temps à sa suite à être de ceux qui n’étouffent pas cette vie nouvelle, mais au contraire contribuent à son épanouissement. Dire « oui » à la paix et à la justice, dire « oui » au Royaume de Dieu, cela se concrétise dans des dizaines de petites et de grandes démarches dans notre vie familiale, au travail, dans l’assemblée et dans la société.

Je pense à ce que fait le MCC, l’œuvre d’entraide des mennonites d’Amérique du Nord auprès des réfugiés syriens en ce moment depuis la Jordanie, je pense aux équipes chrétiennes d’Artisans de Paix qui accompagnent des enfants palestiniens à l’école pour qu’ils ne soient pas blessés par des jets de pierre de la part de colons israéliens, je pense à ces jeunes ingénieurs mennonites suisses de la petite entreprise Digger qui ont conçu une machine destinée au déminage des champs dans les pays qui ont subi des guerres. Je pense à nos amis de Serbie et au Kosovo qui s’engagent auprès des familles Roms pour que les enfants puissent accéder à l’enseignement secondaire… On pourrait allonger la liste avec des exemples que vous connaissez.

Ne vous inquiétez pas, ne jugez pas avant le temps, mettez votre confiance dans le maître de l’histoire. Voilà la réponse que nous donne la parabole de Jésus aux questions que nous nous posons lorsque nous sommes confrontés au mal. Cette réponse est un excellent remède contre la paralysie qui nous envahit face à des catastrophes humaines qui nous dépassent.  Débarrassés de l’illusion que nous puissions déraciner le mal, nous pouvons devenir très pratiquement des témoins du règne de Dieu qui est un règne de paix. Amen !

Marie-Noëlle von der Recke, théologienne, ancienne secrétaire générale de Church & Peace, Laufdorf (D)

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