Témoin du deuil

 In Christ Seul

L’effacement des rites rend la souffrance des endeuillés moins visible. Pourtant, traverser la perte d’un être cher demande du temps, des repères, une reconnaissance. Comment accompagner celui ou celle qui traverse cette épreuve ?

J’ai souvenir, étant enfant, de courtes visites après l’école à la maison funéraire située de l’autre côté de la rue. Plus d’une fois, seul ou avec un camarade de classe, j’ai franchi les portes de la maison funéraire pour aller offrir mes condoléances aux personnes endeuillées, après m’être recueilli un bref moment devant le cercueil ouvert du défunt. La particularité de ce souvenir réside dans mon jeune âge : je reproduisais, avec la candeur d’un enfant de sept ans, les gestes et les formules appropriés pour exprimer ses condoléances à une personne en deuil.

LA MORT MISE À DISTANCE

Ce souvenir est prétexte à évoquer ce temps pas si lointain où la mort et le deuil étaient ancrés dans le vécu du quotidien. L’exposition du défunt à son domicile, le port du noir par les endeuillés, le service funèbre à l’église suivi d’un cortège vers le cimetière, entre autres pratiques, guidaient la voie à suivre lors du décès d’une personne. La prise en charge éventuelle du corps du défunt par les maisons funéraires va donner cours au remodelage de la pratique funéraire et du déroulement du deuil de manière à répondre aux nécessités de la vie. Cela a entraîné une commercialisation des obsèques et la création d’univers aseptisés. Les coûts déterminent la durée et la teneur du deuil. De plus en plus de familles endeuillées choisissent de limiter le temps d’exposition du défunt ou des cendres en chapelle ardente, avant une célébration à sa mémoire. Il s’ensuit un sentiment inavoué d’un manque de temps pour se souvenir du défunt, le pleurer et se consoler les uns les autres.

LE DEUIL EN PERTE DE REPÈRES

Crédit photo : stocksnap

L’expérience du deuil est en pleine mutation. L’espérance de vie qui s’allonge repousse l’expérience du deuil. Il pourrait se passer 20 ans sans que l’on soit perturbé par la mort d’un membre de sa famille, de telle sorte que de moins en moins d’Occidentaux de moins de 20 ans ont été témoins de la mort d’un proche. Nous vivons de plus en plus longtemps, nous en venons à oublier que nous sommes mortels. Peu à peu se perdent subrepticement une connaissance et un savoir-faire du processus du deuil. Cette méconnaissance des repères psychologiques, sotériologiques, sociologiques appauvrit l’expérience de valider le deuil de la personne. La douleur d’une personne endeuillée échappe au regard, mais elle mérite toute l’attention du monde.

J’ignorais à quel point on pouvait souffrir jusqu’à la mort de ma mère. La perte d’un être cher se vit dans la douleur, comme l’indique la racine étymologique du mot deuil.

UNE TRAVERSÉE SINGULIÈRE

La perte de l’être cher enclenche le processus du deuil. Dès lors, la personne endeuillée amorce une traversée existentielle du deuil ponctuée de déni, de colère, de marchandage, de dépression et d’acceptation. Ces cinq étapes sont susceptibles d’être vécues à un moment ou un autre, et plus d’une fois. La traversée s’effectue dans la souffrance quotidienne et la solitude.

L’expérience de chaque personne endeuillée est unique et ne ressemble pas aux expériences des autres, même si tout un chacun éprouve des réactions similaires à la suite de la perte de l’être cher. L’unicité de chaque expérience est d’ordre identitaire et circonstanciel. L’âge, le genre, le contexte, les circonstances et les causes de la mort fondent différents récits de deuil.

Il importe de retenir que le deuil est un processus de guérison. Après le choc mêlé d’incrédulité causé par la mort de l’être cher, s’ensuivent la colère et le marchandage ponctués de questions, de regrets, de suppositions qui ne changent rien, mais qui attristent et dépriment, jusqu’au temps où s’impose à l’esprit de la personne endeuillée l’acceptation de la mort de l’être cher. Non pas l’acceptation de l’inacceptable, mais l’acceptation de la réalité de la mort. Réaffirmons que le deuil est un processus de guérison. Le travail de la personne endeuillée s’achève lorsque le souvenir de l’être cher et l’appel à vivre se marient.

ÊTRE LÀ, SIMPLEMENT

Crédit photo : Vidar Nordli-Mathisen

La perte de l’être cher occasionne une grande tristesse, une douleur inexprimable et bien réelle chez la personne endeuillée. Tout son être souffre de l’absence définitive de l’être cher. La personne endeuillée vit une expérience méconnue qui bouleverse son univers intime et sa place dans le monde. L’expérience du deuil demande la présence de témoins pour valider la douleur de la personne endeuillée, à défaut de quoi celle-ci banalise sa souffrance, la mort dans l’âme. En somme, il importe d’attester la véracité du deuil de la personne pour qu’une guérison survienne.

Aller à la rencontre de la personne endeuillée demande d’adopter une posture pastorale empreinte d’amour, de compassion, d’écoute. Le besoin de la personne endeuillée, fragile et en reconstruction, demeure la validation de sa douleur, parfois par une présence sans paroles ni explications, comme celle des trois femmes au calvaire qui sont témoins de la mort de Christ.

Valider le deuil de la personne valorise la vie qu’il nous est donné de vivre. Que c’est beau la vie ! Que Dieu soit béni jour après jour !

 

 

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