S’opposer aux injustices comme syndicaliste

 Dans Christ Seul, Explorer

Michel Vézina est membre de l’Église de l’Alliance Chrétienne et Missionnaire de Sainte-Agathe, dans les Laurentides au Québec. Il a eu l’occasion de travailler pendant plus de huit ans dans une entreprise manufacturière jusqu’à ce que cette dernière vienne à fermer ses portes. Ces années ayant été riches en leçons de toutes sortes.Propos recueillis par Eric Wingender, doyen de l’Ecole de Théologie Evangélique de Montréal (ETEM).

EW: Michel, raconte-nous comment tu en es venu à t’investir dans le syndicat de l’entreprise.

MV : Dès le moment où j’ai commencé à travailler dans cette usine, je mes suis rendu compte que la vaste majorité des employés étaient des gens avec relativement peu d’éducation et aussi, malheureusement, peu informés, peu conscients de leurs droits. Cette entreprise ayant été bâtie pour ainsi dire à partir de zéro par un entrepreneur, ce dernier avait des façons de faire bien établies. Sans nécessairement que ce soit de façon délibérée, il ne veillait pas au bien-être de ses employés comme il aurait du le faire. Étant une personne d’action autant qu’une personne qui aime communiquer avec les gens, j’ai tout de suite décidé de m’impliquer dans le syndicat. Quand je dis tout de suite, c’est tout de suite! J’étais le secrétaire après trois jours et trésorier avant la fin de la première année (rires).

EW: Sur quoi le gros de tes interventions a-t-il porté au juste?
MV: Pour moi, le dossier le plus important était celui de la santé et de la sécurité. C’est normal que les gens dépensent leur énergie à un travail. Mais ce n’est pas normal, en fait c’est tout à fait inacceptable, qu’ils abiment leur santé ou même deviennent handicapés en le faisant. Prenons un exemple concret pour illustrer ce dont on parle. La tendance naturelle de certains employeurs, c’est de voir l’ouvrier comme l’esclave de la machine. Donc si cette dernière est 10 centimètres trop basse, on va laisser l’ouvrier se pencher de façon répétitive, toute la journée, toute la semaine, etc., avec toutes les complications que cela va finir par provoquer au niveau de sa santé. Mais, en fait, c’est la machine qui doit être « l’esclave ». Alors, il est important de militer pour que la machine soit haussée de 10 centimètres. C’est le genre de choses que j’ai fait, en utilisant les moyens à notre disposition pour forcer l’entreprise à se conformer à la loi (heureusement que la loi sur la santé et la sécurité au travail existe ; elle n’est pas parfaite, mais Dieu merci, elle rend de grands services). De manière générale, j’ai comme donné de la vigueur et du dynamisme au syndicat pour qu’il joue bien son rôle de chien de garde des intérêts des travailleurs.

EW: Comment étais-tu perçu par tes patrons à ce moment-là ?
MV: Disons qu’au début j’étais loin d’être une figure très populaire (rires). Cela a duré deux années. Vous savez, c’est normal, au départ la direction adoptait une attitude possessive face à l’entreprise. Elle voyait d’un mauvais œil que le syndicat la force à modifier des choses, afin que la compagnie se conforme à la loi. Puis, son attitude a commencé à changer quand les dirigeants se sont rendu compte que l’entreprise tirait des bénéfices économiques de ces transformations. Disons qu’en gros, les montants qui devaient être versé par l’employeur à l’Agence gouvernementale qui édicte les règles pour la santé et la sécurité au travail ont diminué de près du 2/3, tout cela à cause de nos efforts au niveau de la prévention des accidents. Il faut dire aussi qu’après deux ans, ils ont engagé un gestionnaire qui, au cours de sa formation, avait été sensibilisé à l’importance de ces questions de santé et de sécurité. À partir du moment où il est arrivé en scène, les choses étaient plus faciles. On parle donc d’une lente transformation de la culture de la compagnie, une transformation qui a été rendu possible parce que, de notre côté, nous n’avons pas lâché.

EW: Il y a une rhétorique anti-syndicaliste qui semble circuler dans certains milieux évangéliques. Que dirais-tu à ces personnes qui voient le militantisme syndical d’un mauvais œil ?
MV: Bon, c’est certain qu’il y des problèmes quant à la manière avec laquelle le syndicalisme se pratique quelquefois. Il y a des façons de faire inacceptables qui sont tolérées par certains syndicats. Par exemple, il y en a qui cultivent une mentalité qui met l’accent sur la confrontation. Dans quelques cas, on va même aller jusqu’à encourager les syndiqués à commettre des gestes illégaux. On doit chercher à s’opposer activement à ces choses. Mais une brebis galeuse ne doit pas justifier qu’on se débarrasse de tout le troupeau ! D’autre part, on ne doit pas s’attendre à ce que les patrons, spontanément, veillent sur les intérêts de leurs employés. Il ne faut pas être naïf. Les syndicats sont nécessaires.

EW: Dans les faits, concrètement, comment peut-on naviguer dans le syndicalisme et ne pas être victime de ces travers dont tu viens de faire mention?
MV : Je pense que la clé, c’est de s’assurer que notre unité locale, que le syndicat dans l’entreprise soit dynamique, avec un exécutif composé de gens qui s’impliquent à fond. En d’autres mots, il faut que le syndicat soit bien pris en main par ses membres au niveau local. Par ailleurs, il est important de souligner que les gros syndicats n’ont pas que des travers ! Ils ont aussi de très bons cotés. Ils mettent toutes sortes de ressources gratuites extrêmement utiles à la disposition de leurs membres. On peut mentionner par exemple les programmes qui viennent en aide à ceux qui ont des problèmes de dépendance. Il y avait deux cas dans mon entreprise et nous avons pu avoir accès à des ressources pour épauler ces personnes. On pourrait aussi mentionner le régime d’assurance qui couvre le coût des traitements chez le psychologue, le physiothérapeute, etc.

EW: Que dirais-tu des abus auxquels se livrent ceux et celles qui se cachent derrière leur syndicat pour éviter de subir les conséquences de leur geste ?
MV: Dans ma pratique, j’ai toujours été clair: si quelqu’un faisait un mauvais coup et voulait se servir du syndicat pour éviter d’en subir les conséquences, je leur disais d’aller chercher de l’aide ailleurs, au niveau de la permanence régionale, car moi je refusais de les aider. C’est une question de principe : on doit pouvoir être tenu responsable de ce que l’on fait. Le syndicat n’existe pas pour défendre des gens qui ne font pas bien leur travail. Il est là pour défendre ceux qui font leur boulot et qui, sans le syndicat, risqueraient d’être exploités par leurs patrons. Grosse différence !

EW: Comment as-tu fait le lien entre ton implication syndicale et ta foi chrétienne ?
MV: Partager ma foi avec ceux qui m’entourent est vraiment quelque chose qui me passionne. Je l’ai déjà mentionné, j’ai de la facilité pour aborder les gens et leur parler. En général, ce n’est pas très long avant que j’entame la discussion sur ce qu’ils pensent de Jésus-Christ ! Par ailleurs, s’impliquer concrètement pour venir en aide à ceux qui nous entourent leur montre que tu désires sincèrement leur bien. Il y a une confiance et un respect qui se bâtit chez les gens quand ils te voient travailler pour aider la communauté. Donc paroles et actions doivent aller de pair. Juste parler, ce n’est vraiment pas suffisant.
Quand notre syndicat a eu de la difficulté à se trouver une salle pour faire ses réunions, j’ai invité les autres membres à utiliser le bâtiment de notre Église. Ils ont accepté. Tout cela, ce sont des petites choses qui aident à bâtir des ponts de confiance et de respect.

EW: Veux-tu mentionner un des projets qui occupe ton temps maintenant ?
MV: Ma femme et moi avons décidé de venir en aide aux personnes âgées qui sont seules. J’aime les personnes âgées et j’ai beaucoup de plaisir à être avec elles. On a découvert que le simple fait de pouvoir profiter de la compagnie d’un oiseau en cage pouvait leur faire un bien énorme et leur redonner goût à la vie. On a donc réussi à se procurer 50 oiseaux de toutes sortes (avec les cages) et nous sommes en train de trouver les personnes âgées qui seront désireuses d’en adopter un. On est dans la zoothérapie, quoi !

EW: Tu es toujours dans l’action, quoi?
MV: Paroles et actions doivent aller de pair. Juste parler ce n’est pas assez.
Cet article et le Réseau mennonite francophone
Cet article nous vient du Québec, dans le cadre d’une série intitulée « Oser s’opposer au mal et à l’injustice – Exemples à suivre… »
Pour rappel, les Eglises mennonites des pays suivants font partie du Réseau mennonite francophone : Suisse, Québec, Burkina Faso, République Démocratique du Congo, France. Les articles sont publiés dans Perspective (CH), Christ Seul (F), Le Lien (Québec) en partie, et sur le site de la Conférence Mennonite Mondiale.
Coordination : Jean-Paul Pelsy.

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